Le 25 juin 2026, Visions et Prometheus-X ont organisé un webinaire consacré à la collaboration entre les data spaces européens : open source, interopérabilité et ce qu’il faut concrètement pour permettre aux data spaces de fonctionner ensemble.
131 participants venus de toute l’Europe ont pris part à cet événement : responsables de data spaces sectoriels, entreprises, chercheurs et représentants de la Commission européenne.
Voici ce qui a été présenté, les principaux enseignements qui en sont ressortis et les prochaines étapes.
Le point de départ : un modèle exigeant, une réalité fragmentée
Matthias De Bièvre (CEO de Visions / Président de Prometheus-X) a ouvert la session en rappelant la principale tension qui structure aujourd’hui tout le secteur.
L’économie européenne de la donnée et de l’intelligence artificielle doit répondre simultanément à quatre exigences :
- Mutualiser et protéger les données privées, sans que les organisations en perdent le contrôle.
- Éviter tout verrouillage technologique : aucun fournisseur cloud ou plateforme dominante ne doit capturer la valeur créée.
- Garantir des audits indépendants : les algorithmes doivent pouvoir être audités par des tiers indépendants.
- Instaurer une confiance dans les usages : les données partagées doivent être utilisées uniquement selon les conditions convenues.
Les data spaces répondent à ces quatre exigences. Pourtant, aujourd’hui, chaque data space fonctionne comme une île. Il n’existe ni pile technologique commune, ni modèle de gouvernance partagé, ni logique métier alignée. Cette combinaison empêche l’émergence d’un réseau réellement interopérable.
La réponse est claire : open source + interopérabilité.
- Mutualiser des briques technologiques communes afin d’accélérer le développement pour tous.
- Construire une interopérabilité qui dépasse les seuls protocoles techniques et couvre également la gouvernance et les modèles économiques.
Cette double approche a traversé l’ensemble du webinaire. La première partie a montré cette mutualisation à travers cinq cas d’usage concrets. La seconde a abordé une question plus complexe : que se passe-t-il lorsque plusieurs data spaces doivent réellement collaborer ?
Partie 1 : Cinq data spaces, cinq cas d’usage, une infrastructure commune
Chaque intervenant a suivi la même structure : présenter son cas d’usage, expliquer quelles briques open source de Prometheus-X sont déjà utilisées, puis montrer ce qui est reversé à la communauté. Cette logique de réciprocité – utiliser puis contribuer – est précisément ce qui donne toute sa valeur au commun numérique. Chaque brique développée par un secteur devient immédiatement réutilisable par les autres.
Health DataTrust : transformer le gaspillage de médicaments en un échange sécurisé
Mariane Cimino (Directrice des opérations, Health DataTrust) a présenté un cas d’usage aux enjeux économiques considérables :
- Entre 500 millions et 1,7 milliard d’euros de médicaments sont gaspillés chaque année en France.
- Un tiers de ce gaspillage est uniquement dû à la péremption.
Health DataTrust met en relation les hôpitaux disposant de stocks excédentaires avec ceux qui en ont besoin, en agissant comme un intermédiaire réglementé qui ne stocke jamais lui-même les données.
Le principe technique est simple : le traitement des données reste local, au sein de l’entrepôt de données de chaque établissement hospitalier. Health DataTrust fournit une couche de conformité structurée pour l’Espace Européen des Données de Santé (EHDS), fondée sur des exigences strictes de compute-to-data et d’environnements sécurisés de traitement.
Concernant le partage des données patients entre organisations juridiquement distinctes, Mariane Cimino a précisé que l’EHDS impose à chaque fournisseur de données de les rendre accessibles à tout utilisateur autorisé, dans le respect des règles de consentement et de sécurité définies. Le volet consacré aux usages primaires impose également l’interopérabilité avec l’infrastructure européenne MyHealth@EU.
Contribution apportée à Prometheus-X
- Des règles réglementaires propres au secteur de la santé, dans un format lisible par machine (obligations de compute-to-data, exigences d’anonymisation).
- Un composant d’extraction et de visualisation des métadonnées permettant d’alimenter automatiquement le catalogue de données.
Legal Data Space : des agents IA capables de rédiger automatiquement des contrats de données
Martin Bussy (Co-CEO de Legal Data Space) a montré comment la combinaison de données contractuelles privées avec des sources réglementaires publiques permet à un agent d’intelligence artificielle de comprendre le contexte d’utilisation et de générer automatiquement un contrat de partage de données valide et juridiquement opposable.
L’objectif est de créer une véritable couche « Law as a Service », réutilisable dans tous les data spaces afin de garantir la conformité réglementaire, la traçabilité et la contractualisation des usages des données.
L’architecture repose sur un orchestrateur d’agents IA connecté à VisionsTrust via ALIEN, capable de déterminer dynamiquement quel contrat de données doit être appliqué en fonction du contexte. Les premiers services seront disponibles entre octobre et novembre 2026.
Contribution apportée à Prometheus-X
- Une ontologie enrichie des contrats couvrant la base légale, la sensibilité des données et les obligations liées au compute-to-data.
- Une bibliothèque réutilisable de politiques ODRL couvrant :
- les différents usages de l’IA (indexation, RAG, fine-tuning, distillation),
- les exigences de validation humaine,
- les obligations d’attribution,
- les restrictions de transfert des données.
- Mise à disposition dans le registre des politiques ODRL de Prometheus-X à partir d’octobre 2026.
LIST (Luxembourg) : faire correspondre les compétences aux besoins du marché de l’emploi
AFP / Tralalère : le premier pont opérationnel entre deux protocoles différents
Technè : la culture comme point d’entrée vers d’autres secteurs
Partie 2 : Et si les data spaces devaient réellement collaborer ?
La seconde partie du webinaire a complètement changé de perspective.
Au lieu de démonstrations sectorielles, une table ronde réunissant Lydia Montandon (AnySolution / DeployTour), Jonathan Huffstutler (EONA-X), Antti Jakobsson (Location Data Space) et Thimo Thoeye (OASC / DS4SSCC) a exploré un scénario volontairement exigeant : une alerte rouge canicule à Paris.
Le scénario : un mardi de juillet, 38,3 °C et la fermeture d’un grand monument parisien
Ce qui est déjà opérationnel aujourd’hui… et ce qui ne l’est pas encore
Chaque intervenant de la table ronde a présenté de manière transparente ce qui est déjà opérationnel et ce qui est encore en cours de développement, en abordant les données, les infrastructures techniques et la gouvernance.
- Antti Jakobsson (Location Data Space) : connecte déjà des jeux de données à forte valeur provenant de plusieurs pays européens, notamment les données de bâtiments de l’IGN France, avec des calculs 3D réalisés à la volée grâce à une infrastructure finlandaise de supercalcul. La solution repose actuellement sur des OGC-API, plutôt que sur une structure de données entièrement unifiée. Un premier MVP permettant de connecter plusieurs data spaces (capacités des bâtiments, données forestières, etc.) est attendu d’ici la fin de l’année.
- Lydia Montandon (DeployTour) : l’objectif n’est pas le temps réel, mais le quasi temps réel. Le principal défi n’est pas technique ; il réside dans les accords entre fournisseurs de données et dans la fédération des data spaces existants. Les connecteurs sont déjà opérationnels, mais les règles de gouvernance permettant aux acteurs du tourisme de tirer parti des informations provenant d’autres data spaces sont encore en cours de construction.
- Thimo Thoeye (DS4SSCC) : pilote un projet fédéré complexe réunissant aujourd’hui 11 projets pilotes, 26 villes et plus de 50 partenaires, avec l’objectif d’ajouter 10 nouveaux pilotes et 20 villes supplémentaires. Le projet fait face à une fragmentation technique réelle entre les technologies EDC, FIWARE et les infrastructures de registres distribués. Il collabore avec le programme européen Simpl afin de développer un intermédiaire de fédération.
- Jonathan Huffstutler (EONA-X) : représente une organisation pleinement opérationnelle, composée de 25 collaborateurs à temps plein, d’un conseil scientifique et d’un conseil d’administration, impliquée dans plusieurs initiatives de fédération telles que DeployTour et le Common European Mobility Data Space. Son principal message est qu’aucune règle n’impose aujourd’hui l’interopérabilité entre les data spaces européens. Les collaborations reposent donc avant tout sur des cas d’usage répondant à des besoins métier et sur l’alignement volontaire des différents acteurs.
DSIF : où en sont concrètement les travaux techniques et de gouvernance ?
C’est précisément à cette question qu’a répondu la présentation du Data Space Interoperability Framework (DSIF), en distinguant clairement ce qui est déjà réalisé de ce qui est encore en cours de développement.
Infrastructure technique
Gouvernance : le Rulebook et les Policy Commons
Ce que les échanges avec les participants ont mis en évidence
Une tension centrale, soulevée par Alex Tourski : pourquoi continuer à multiplier les data spaces sectoriels alors que, pour un utilisateur final comme un agriculteur, l’agriculture, le tourisme et la logistique sont intrinsèquement liés ?
Matthias De Bièvre l’a reconnu sans détour : la vision de la Commission européenne est celle d’un marché unique de la donnée, mais les data spaces sectoriels ont d’abord été créés pour permettre les échanges au sein de chaque secteur. C’est précisément cette fragmentation que les travaux actuels sur l’interopérabilité doivent désormais résoudre. Corentin Sastre a ajouté dans le chat que les questions de gouvernance — qui décide, comment, et qui est responsable de quoi — doivent être résolues avant même les questions techniques.
Les principaux verrous techniques identifiés pour combiner les données entre plusieurs data spaces :
- Découverte des catalogues
- Modèles contractuels
- Protocoles
- Gestion des identités
- Procédures d’audit
Concernant la fédération des métadonnées, Sten-Erik Björling a soulevé la question de méthodologies standardisées permettant de cartographier le contenu des jeux de données, leurs points forts et leurs limites en vue de l’évaluation des modèles d’intelligence artificielle. Thimo Thoeye a confirmé que le Blueprint DS4SSCC couvre déjà plusieurs briques liées aux métadonnées, avec DCAT-AP comme référentiel commun, même si de nombreux projets pilotes développent encore leurs propres extensions. Marie Coussement a indiqué que le programme européen Simpl est actuellement en train d’évaluer des technologies open source de confiance pour ses futures extensions Simpl-Open AI/ML, avec davantage d’informations à venir prochainement via leur groupe LinkedIn.
D’autres sujets ont également été abordés : la certification des data spaces au regard des réglementations DORA et NIS2, le rôle potentiel du Legal Data Space comme intermédiaire proposant un Rulebook as a Service, ainsi que la possibilité pour les autres acteurs du Skills Dataspace de tester le service d’annotation basé sur ESCO développé par le LIST.
Les prochaines étapes avec la communauté
À retenir
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